Pionnier de l’informatique musicale,


Giuseppe Englert avait introduit cet outil dans le contexte de la live electronic music. Il avait appris la programmation informatique et fut parmi les premiers à faire piloter un synthétiseur analogique par un micro-ordinateur, évidemment bien rudimentaire (1975) ! Puis est apparu le système de New England Digital (NED), plus connu sous le nom de Synclavier I : c’était le premier micro-ordinateur possédant un module de synthèse à 16 oscillateurs, permettant la modulation de fréquence, cette technique n’étant jusqu’alors disponible que sur des mini-ordinateurs, type PDP10, machines peu transportables et que seuls quelques centres de recherche possédaient. Le NED était constitué d’un ensemble de cartes abritées dans trois boîtiers en bois verni interconnectés, dont l’un accueillait également deux lecteurs de disquette 5 pouces 1/4, reliés à un écran cathodique et à un clavier alphanumérique ; sous un aspect quelque peu artisanal, cette machine disposait de 4 canaux de convertisseurs numérique/analogique en sortie, et tenait dans une voiture, permettant de l’utiliser en concert. Mais c’était un véritable ordinateur, ne comprenant que les lignes de code : il fallait donc le programmer pour qu’il en sorte le moindre son, dans un langage spécifique (le XPL), nécessitant une compilation : dans ces conditions le jeu en direct résultait de la mise en oeuvre de programmes et sous-programmes dont certains paramètres et variables pouvaient être accessibles et modifiables en cours d’exécution. Pour ce faire, Englert utilisait un module de commande externe (un ensemble de 16 potentiomètres) construit par Didier Roncin, se substituant au clavier de type orgue conçu par la firme. Il ne s’agissait pas de déclencher un processus et de le laisser en roue libre jusqu’à sa dernière opération, mais d’agir sur le déroulement de ce processus. Ainsi, chaque interprétation est différente.

Pour ce système, ont été composés notamment Juralpyroc (1978), les dits d’Amenhotep XIX (1980), et le Modèle S (1984), dont sont issues les quatre pièces qui constituent la Suite Ocre. Englert a travaillé quatre ans sur ce programme, et avouait avoir laissé libre cours, dans la Suite Ocre, à ses différentes préoccupations compositionnelles : structures rigoureuses, héritées des principes sériels, destinées à fournir un vocabulaire riche sur tous les paramètres d’une part, et d’autre part, une volonté de pratiquer une composition improvisée ou improvisation composée sans schéma ou esquisse préalable. On y retrouve aussi son goût pour la composition des timbres, toujours liée à l'œuvre, et son attrait pour les machines. Le système Synclavier était alors suffisamment répandu de par le monde pour que Giuseppe Englert propose, dans sa note technique, l’interprétation par d’autres « musiciens-programmeurs».

Si les dernières pièces électroniques d’Englert ont été composées sur d’autres systèmes, ce n’est pas pour «suivre» une évolution technologique, mais pour répondre à des considérations essentiellement pratiques. Il s’agissait de gagner en mobilité, grâce à un matériel plus compact, et surtout répondre au fait que le NED était de plus en plus difficile à maintenir en état de marche, la firme ayant changé d’options technologiques et commerciales plusieurs fois depuis la création du Synclavier, avant de disparaître. Il a donc bien fallu trouver une alternative, sous la forme d’un Macintosh Plus pilotant des modules de synthèse FM de Yamaha via le protocole MIDI. Giuseppe Englert a d’abord utilisé le logiciel M, développé par Joel Chadabe et David Zicarelli, puis en a conçu une version répondant plus pertinemment à ses préoccupations, metro3 , programmé par Vincent Lesbros.

De fait, des pièces telles que Basilico (1988), Dodeca (1989) ou Sopra la Girolmeta (1991) ne constituent pas une «troisième période», mais sont révélatrices de la suprématie de la pensée musicale sur les contingences techniques : les outils doivent s’adapter aux exigences du compositeur, et non l’inverse. En cela aussi, l’oeuvre de Giuseppe Englert est exemplaire.

Guillaume Billaux