Diablorence


A l’image de la montagne décrite dans le récit de C-F Ramuz, « Derborence », le grand Orchestre, personnage principal de ce drame musical, s’inscrit dans un silence inhumain d’“avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde”, d’où émergent les petits bruits qui font la vie. Avec la violence de la catastrophe, la montagne est tombée, l’histoire se reconstruira dans le grand mouvement de montée/descente dont la montagne justement, malgré ses formes chaotiques, en est la représentation la plus forte. Une fois encore la légende d’Orphée et d’Eurydice, destination et rôle inversés, se réalise. Mais au delà du monde des vivants, la Montagne - l’Orchestre - intègre, désintègre ses couches minérales - instrumentales - dans une durée imperceptible. Les solistes, le bruiteur réinscrivent tout le monde sonore environnant dans un processus de réalisation qui, en fin de compte, n’a comme seule ambition que de se donner à entendre comme musique et seulement en tant que musique. Tenter la délicate opération de faire coexister l’expression sonore d’un drame et la représentation de situations acoustiques appartenant à la plasticité du quotidien, tel est l’objectif du projet. Se remémorer un récit n’oblige pas à respecter la chronologie des événements tels qu’ils apparaissent dans le déroulement de son écriture et de sa lecture. Cependant, à l’image des instants d’un voyage qui, au retour, nous reviennent tout naturellement en mémoire dans le désordre, ces séquences apparemment disloquées ne trouvent sens que prises dans une globalité formelle dont partir et revenir en sont ici les extrêmes : on ne peut que , comme Ramuz le fait, retourner, à la fin, au silence du début. C’est dans la recherche d’une cohérence formelle que l’oeuvre trouve son identité et ici son autonomie musicale par rapport au texte de Ramuz, dont seul un nom propre et quelques interpellations subsistent. Il est évident que celui qui n’a pas lu « Derborence » aura une écoute différente, plus personnelle, que celui qui l’aura lu et qui pourra trouver des correspondances avec le récit, sans que toutefois ils soit nécessaire de les chercher pour justifier l’écoute. Le titre « Diablorence » résulte de la contraction et de la réunion des mots désignant un site alpin réel, « Derborence », et une montagne le surplombant, « Les Diablerets » qui s’est partiellement effondrée sur l’alpage, il y a environ trois siècles ensevelissant les bergers qui s’y trouvaient. Un seul survivra. Selon les habitants du lieu, le Diable semblerait ne pas être absent à l’origine de l’événement… La qualité concrète du travail du bruitage fait en studio suggère un « paysage sonore » qui existe bel et bien et que les sons captés sur le site de Derborence précisent.

Pierre Mariétan